Et si notre obsession pour l’efficacité était en train de détruire nos organisations ? À force de chasser le moindre temps mort, à optimiser chaque seconde qui passe et à challenger chaque euro dépensé, nous avons construit des entreprises hyper-performantes par temps calme… Mais qu’en est-il en période plus agité et incertaine ? Nos colosses auraient-ils des pieds d’argile ? C’est là le cœur de ce livre écrit à trois voix par Sandra Enlart, Olivier Hamant et Olivier Charbonnier : « L’entreprise robuste ».
Connaissant très bien Olivier Charbonnier avec qui j’ai eu le plaisir de travailler au quotidien dans une ancienne vie, c’est sans aucune hésitation que je me suis jeté sur ce livre lors de sa sortie, sans comprendre vraiment de quoi on parlait derrière ce titre « L’entreprise robuste »… Quelques heures de lecture et 241 pages plus tard, je ne peux que recommander aux dirigeants d’entreprises de lire ce livre pour découvrir ce sujet, poser un regard différent sur ce qui façonne aujourd’hui notre société pour mieux préparer demain… ce fameux demain qui n’a jamais été aussi incertain.
Et si la performance était devenue notre plus grande faiblesse ?
C’est le grand paradoxe de notre époque. Depuis des décennies, le monde de l’entreprise voue un culte sans partage à un seul mot d’ordre : la performance. Optimiser les coûts, maximiser les profits, traquer le moindre temps mort, fluidifier les process. Nous avons construit des organisations ultra-efficaces, taillées pour la vitesse et le rendement. Et pour nous aider, les méthodes ne manquent pas… Lean management, Agile, TOC, MBO, …
Mais que se passe-t-il lorsque la route devient imprévisible ? Face aux crises climatiques, aux tensions géopolitiques et aux ruptures technologiques, nos modèles ultra-optimisés ne se révéleraient-ils pas immensément fragiles ? A force de chasser le « gras » et de supprimer les marges de manœuvre, la moindre secousse ne pourrait-elle pas faire vaciller l’édifice ?
C’est de ce constat que part l’essai d’Olivier Hamant, Olivier Charbonnier et Sandra Enlart : « L’Entreprise robuste : Pour une alternative à la performance». Les auteurs nous invitent à opérer un basculement radical de perspective : et si, au lieu de chercher à être toujours plus performants, nous cherchions à devenir robustes ?
La leçon du vivant : la force des imperfections
Pour comprendre ce qu’est la robustesse, il faut tourner le regard vers la nature. C’est là toute la force du regard d’Olivier Hamant, biologiste : le vivant traverse les millénaires non pas parce qu’il est parfait ou optimal à un instant t, mais parce qu’il sait encaisser les coups.
Le vivant ne cherche pas la performance maximale. Il mise sur :
- La redondance : Avoir plusieurs solutions pour un même problème.
- La circularité : Rien ne se perd, tout se réinvente localement.
- La coopération : Les écosystèmes les plus résilients sont ceux où les espèces s’entraident, loin du mythe de la seule compétition.
Dans le monde de l’entreprise, nous faisons exactement l’inverse. Nous supprimons les doublons, nous tendons les flux à l’extrême et nous mettons les équipes en concurrence. Résultat ? Une machine hyper-performante par temps calme, mais incapable de s’adaptabilité dès que le vent tourne.
Construire une troisième voie
Entre le déni de la croissance verte (qui pense pouvoir continuer comme avant en changeant juste d’énergie) et le fatalisme de l’effondrement, les auteurs proposent de tracer une troisième voie. L’entreprise robuste est celle qui accepte de redonner de la valeur aux marges, au temps long et au respect de son territoire écologique et social.
Devenir robuste, c’est accepter une part d’incohérence apparente pour garantir la survie à long terme. C’est redonner du sens au travail en arrêtant de manager uniquement par des indicateurs chiffrés hors-sol, une vision d’ailleurs saluée par le milieu du management et des ressources humaines.
Vers une sémantique de la transformation
Pour opérer cette bascule fondamentale dans un monde de plus en plus incertain, le livre nous invite en conclusion à une véritable transformation sémantique et culturelle. Il s’agit d’accompagner une évolution de nos modèles mentaux à travers trois stades de maturité :
- Dépasser le réflexe de performance, aujourd’hui ancré sur l’efficience, la compétitivité et l’optimisation à outrance.
- Évoluer vers un réflexe de résilience, qui introduit les notions de sobriété, de collaboration et d’adaptation face aux crises.
- Aboutir enfin au véritable réflexe de robustesse, qui pérennise l’organisation par la circularité, la coopération profonde et l’adaptabilité structurelle.
Ainsi, au final, ce livre nous invite chaque dirigeant, chaque Directeur, chaque manager à réfléchir sur nos projets et nos organisations afin de repérer où nous avons trop optimisé. Car, parfois, laisser un peu de vide, garder une marge de sécurité ou accepter qu’un processus ne soit pas d’une efficacité absolue est précisément ce qui nous permettra de tenir demain. Remplaçons la course à la vitesse par la quête de la résilience. Il est temps de réhabiliter nos marges de manœuvre et de faire évoluer nos réflexes pour bâtir des structures capables de traverser durablement l’incertitude.
La grande question est alors : sommes-nous prêts à cela ? Sommes-nous prêts à faire un pas en arrière (ou un pas de côté plutôt) face à ce formatage à tout niveau de la performance à tout prix… pour préparer avec plus de sérénité le monde de demain… ce fameux monde plus que jamais incertain !



